Empathie, compassion et ennéagramme

Bonjour à tous,

Les processus psychologiques et leurs traductions comportementales sont des sujets qui m’interrogent fortement, d’où d’ailleurs mon intérêt initial pour l’ennéagramme.

De fait le tableau de @Patrick5 publié dans la conversation Sortie d’une transe d’hallucination du centre émotionnel a été le point de départ d’une série de réflexions que je vous partage ici. Ces réflexions m’éloignant par trop du sujet initial de la conversation, j’ai préféré en démarrer une nouvelle.

Avec l’accord de Patrick et pour faciliter la discussion, je reproduis ci-dessous son tableau.

Dénomination neurosciences Équivalent Bouddhiste Centre mobilisé Explication
Empathie Affective Empathie Émotionnel Système intuitif rapide et automatique, dès l’âge de 1 an = éprouver l’émotion d’autrui sans se confondre avec lui. Risque = éprouver les douleurs de l’autre sans pouvoir porter secours.
Empathie Cognitive Compassion Mental Compréhension empathique = système lent, conscient, mental, compréhension sans ressentir. Risque = manipulation de l’autre.
Empathie Mature Non existent Émotionnel + Mental Empathie Affective + Empathie Cognitive + les vertus de l’un contrebalancent les limites de l’autre, en passant de l’un à l’autre (systémie)
Compassion Émotionnel Sentiment qui porte à plaindre et partager les maux d’autrui = appartient totalement à la dimension affective du sens de l’autre. Risque = détresse émotionnelle. [Semble similaire à l’Empathie Affective. A creuser]

C’est la partie traitant de la compassion (à creuser donc :wink:) qui m’a particulièrement interrogée. Instinctivement, sans vraiment y réfléchir, la compassion est pour moi bien différente de l’empathie émotionnelle. Je la place de plus naturellement dans la catégorie des relations positives.

Mon mode de fonctionnement fait que j’alimente mes réflexions par de la recherche d’information. Je vous partage ici celles qui me semblent les plus parlantes à propos de l’empathie et de la compassion.

  • Gérard Jorland (1946-2018), philosophe et directeur de recherches au CNRS et à l’EHESS, à propos de l’empathie et de la compassion[1] :

… l’empathie est une relation cognitive, la sympathie une relation affective et la compassion une relation agentive, au sens d’une action intentionnelle vers autrui.

Pour lui la compassion est une relation qui met en action pour l’autre. Il est ici facile de faire un lien avec les trois centres d’intelligence de l’ennéagramme. On retrouve les deux empathies (cognitive et émotionnelle) et la compassion dont la composante instinctive est soulignée.

  • Olga Klimecki Maître assistante en psychologie à l’université de Genève (Swiss Center for Affective Sciences) et spécialiste des émotions, pointe aussi la différence entre empathie et compassion[2]. Elle décrit cette dernière comme impliquant cette fois la mise en œuvre de deux des trois centres d’intelligence :

Émotionnel

Alors que l’empathie fonctionne comme un simple miroir des émotions d’autrui, la compassion implique un sentiment de bienveillance, […]

Instinctif

avec la volonté d’aider la personne qui souffre.

  • D’après Matthieu Ricard on peut aussi rapprocher la compassion de l’altruisme[3], même si ce n’est pas tout à fait la même chose. Ce serait, en quelque sorte, une variante de l’altruisme.

La compassion est la forme que prend l’amour altruiste lorsqu’il est confronté aux souffrances d’autrui.

En complément, le Robert en ligne définit ainsi l’altruisme :

Disposition à s’intéresser et à se dévouer à autrui

Pour résumé si l’empathie est une compréhension en miroir des pensées d’autrui (empathie cognitive) et/ou un ressenti des émotions d’autrui (empathie affective), la compassion va au-delà, elle veut agir avec bienveillance pour venir en aide à autrui (instinctif).

De là je suis allé regarder du côté de l’ennéagramme des processus de la libération spirituelle[4], présenté par Patricia et Fabien Chabreuil pendant le stage Essence.

La compassion se situe au point 5 de cet ennéagramme des processus. Elle vient après la Compréhension de soi (1) et la Compréhension de l’autre (2). Je me souviens cependant qu’en stage, Fabien Chabreuil souligne que la compassion n’est pas reliée à la connaissance de soi ou des autres. Cela vient confirmer ce que nous avons établi jusqu’à présent, c’est à dire que le centre mental n’est pas nécessaire à la relation compassionnelle. Le point suivant sur cet ennéagramme est le Pardon (4). C’est une composante émotionnelle tournée vers soi (le pardon c’est quelque chose que l’on fait pour soi-même).
La compassion (5) est le point suivant de ce cheminement, elle est toujours située dans la partie émotionnelle, mais cette fois elle est tournée vers les autres. Sa composante instinctive est clairement explicitée par les Chabreuil lors de ce stage. La brèche qui sépare le point 4 du point 5, sur le cercle, est représentative du grand saut qu’il nous faut effectuer dans ce travail sur nous-même. Nous prenons ici conscience que ce travail n’est pas pour nous-même (même si bien sur il y a des bénéfices secondaires). C’est donc un point particulièrement délicat que celui de la compassion et qui peut représenter une réelle difficulté.

Sans rentrer dans les détails, différentes expériences dans le champ des neurosciences ont montré que les réseaux neuronaux activés lorsque nous souffrons sont les mêmes que ceux qui sont activés lorsque nous ressentons la souffrance d’autrui. On a aussi constaté que plus l’émotion est absente dans un processus empathique moins le cortex intéroceptif est sollicité.
L’intéroception serait donc à la base du processus empathique or l’intéroception est une pratique courante en méditation (focus sur la respiration, par exemple).
Une expérience en collaboration avec Mathieu Ricard, moine bouddhiste et grand méditant, a montré qu’il est possible de s’entraîner à générer de la compassion[5]. On constate sur imagerie, que les circuits neuronaux en lien avec la compassion sont effectivement stimulés par ces exercices, ainsi que ceux de l’empathie. On constate même, après seulement deux jours de pratique intensive, des changements dans ces réseaux neuronaux. La compassion inclut l’empathie, pas le contraire.

  • Tania Singer, directrice du département des neurosciences sociales à l’Institut Max Planck et spécialiste mondiale de l’empathie pointe quelques différences entre l’empathie et la compassion[6] :

Un excès d’empathie peut, contrairement à la compassion, provoquer un stress de l’empathie (empathic distress), une émotion très négative qui, si elle devient chronique, peut conduire au burn-out, à des pathologies voire au suicide.

… l’empathie s’avérant délétère sur le long terme alors que si l’empathie se transforme en compassion, cela se traduit par des sentiments positifs comme l’amour ou l’affection.

Ainsi il serait possible d’entraîner et de renforcer par des pratiques spécifiques les processus compassionnels, et par ricochet l’empathie, pour générer un fort sentiment d’affection ou d’amour inconditionnel pour autrui.

Reste à faire un pas jusqu’au point métanoïa (7)[7] :sweat_smile:, puis un autre jusqu’au service (8)[8] :heartpulse:

Très affectueusement :hugs:,


  1. Jorland, Gérard (2006). Empathie et thérapeutique. Dans Recherche en soins infirmiers 2006/1 (N° 84) , p. 58-65 ↩︎

  2. De l’empathie à la compassion : un parcours émotionnel face à la souffrance. Dans Le journal de l’UNIGE, n°93, 25 septembre-9 octobre 2014, p. 2-3. En ligne, page consultée le 22 octobre 2020. ↩︎

  3. Ricard, Matthieu (2016). Empathie, altruisme et compassion - 1. En ligne sur le blog Matthieu Ricard : moine bouddhiste, photographe et auteur, page consultée le 22 octobre 2020. ↩︎

  4. Isaacs, Andrea et Labanauskas, Jack. Une conversation avec Fabien & Patricia Chabreuil (2e partie). En ligne sur le site de l’Institut français de l’ennéagramme (IFE), page consultée le 22 octobre 2020. ↩︎

  5. Singer, Tania. L’empathie et la compassion à la lumière des neurosciences. Dans : Polidori, Cédric (2011?). Prendre soin de soi. Prendre soin des autres : compte rendu de la journée interdisciplinaire du 23 septembre 2011. En ligne, page consultée le 22 octobre 2020. ↩︎

  6. Faire jaillir la source : Technique issue du bouddhisme tibétain et visant à faire jaillir la source de la compassion. Technique vue au cours du stage Essence de l’IFE. ↩︎

  7. Metanoïa : s’appuyer sur la volonté pour décider de faire autrement. ↩︎

  8. Service : Almaas, A.H. « Le service est le travail ou l’action utile et nécessaire qu’exigent la réalisation et le développement de l’essence, au-delà des frontières entre soi et autrui ». ↩︎

1 J'aime